Fin du travail : Musk et Fayard ne répondent pas à la même question
Elon Musk annonce la fin du travail, Corentin Fayard n'y croit pas. Le premier parle de qui produit la richesse, le second de ce qui donne du sens. Les deux comptent.
Le 25 septembre, l'émission d'entretiens LEGEND, diffusée sur YouTube, recevait Corentin Fayard. Il a fondé Subti.ai, une entreprise qui conçoit des « employés IA » sur mesure : des agents qui apprennent les procédures d'une société et exécutent certaines tâches à la place des salariés. Il annonce un abonnement de 1 000 euros par mois et par employé IA. L'épisode est présenté comme une collaboration commerciale avec Subti.ai.
Vers la vingtième minute, la conversation tombe sur Elon Musk. Fayard est catégorique : « Je ne crois pas du tout à cette phrase d'Elon Musk. » Il a raison sur un point et se trompe de cible sur l'autre.
Ce que Musk annonce
Elon Musk dirige Tesla, qui développe Optimus, un robot à forme humaine. Il défend la même thèse depuis au moins 2024. En mai de cette année-là, en visioconférence au salon technologique VivaTech, à Paris, il déclarait : « Probablement qu'aucun d'entre nous n'aura d'emploi. » Le travail deviendrait facultatif : « Si vous voulez faire un travail qui ressemble à un hobby, vous pourrez le faire. Sinon, l'IA et les robots fourniront tous les biens et services que vous voudrez. » Pour que cela tienne, il faudrait selon lui un « revenu universel élevé », et non un simple revenu de base, cette somme minimale versée à tous sans condition. CNN, qui rapportait ses propos, notait qu'il n'avait pas dit à quoi il ressemblerait.
En juillet 2026, face à The Economist, l'hebdomadaire économique britannique, il allait plus loin : l'argent ne comptera plus en 2036, et pendant la transition, le Trésor américain, c'est-à-dire le ministère des Finances, « devrait simplement envoyer des chèques aux gens ».
Sur le plateau de LEGEND, Fayard prête à Musk la promesse de « 10 000 euros de salaire pour tout le monde d'ici 10 ans », en ajoutant « je crois ». Je n'ai trouvé ce montant dans aucune déclaration de Musk. Dans les deux interventions citées ici, il n'avance aucun chiffre.
Ce que Fayard lui oppose
Fayard ne conteste pas que les machines travailleront. « Les employés IA, les agents IA, les robots vont pouvoir faire du travail », dit-il. Mais « cette connexion humaine », « cette intelligence relationnelle », restera selon lui « au cœur de la société ». Il va plus loin : l'IA créerait davantage d'emplois « dans les métiers de service où il y a des liens entre les humains », portés par le vieillissement de la population, en France comme ailleurs.
En entreprise, même logique. Fayard dit ne pas prôner l'entreprise réduite à un patron entouré d'agents IA : il faut selon lui « de l'humain à tout moment de la prise de décision de l'entreprise ».
Deux questions, pas une
Fayard mélange deux choses : le sens et le revenu.
Aujourd'hui, un emploi sert aux deux à la fois. Il paie le loyer ou le crédit, et il occupe une bonne part de ce qui donne du sens à une vie. C'est pour cela que beaucoup acceptent un emploi sans intérêt : le salaire compte plus que le contenu.
Musk parle du premier rôle. Sa question : qui produira la richesse ? Sa réponse : les robots et l'IA, en quantité suffisante pour que personne n'ait plus besoin d'un salaire pour se loger ou se nourrir. Il ne dit pas que les humains passeront leurs journées à ne rien faire. À VivaTech, il posait lui-même l'autre question : « La question sera vraiment celle du sens : si l'ordinateur et les robots font tout mieux que vous, votre vie a-t-elle un sens ? »
Fayard répond au second rôle. Les humains ont besoin de relations et de soin, et ils continueront à s'en donner. Je le crois aussi. Rien n'oblige ces relations à rester un emploi qui paie un loyer. Une personne qui accompagne un parent âgé ou anime une association fait de « l'humain » : elle n'a pas besoin que ce soit son gagne-pain.
Aujourd'hui, un emploi sert à deux choses : payer le loyer et donner du sens à ses journées. Musk parle de la première, Fayard de la seconde. Si les robots et l'IA produisent la richesse, les humains continueront de faire de l'humain, par choix plutôt que par nécessité.
Mon avis se situe entre les deux. Musk a probablement raison sur le revenu, à long terme. Fayard a raison sur le besoin humain. Leur désaccord porte surtout sur le vocabulaire : l'un appelle « travail » ce qui sert à vivre, l'autre ce qui fait vivre ensemble.
Le vrai point faible de la thèse de Musk
Musk ne dit ni combien, ni qui paie, ni à partir de quand. Entre aujourd'hui et une éventuelle abondance, des millions de personnes auront encore besoin d'un salaire pour payer leur loyer. C'est là que l'exemple de Fayard compte. Les aides à domicile et les auxiliaires de vie font du lien humain leur métier, et ce métier est aussi leur gagne-pain. Tant que la richesse produite par les machines n'est pas redistribuée, ces métiers restent des emplois, pas des hobbies.
La question de savoir qui financera la protection sociale quand le travail rapportera moins, je la posais pour la France le 27 septembre. Musk y répond par la création monétaire.
Pour un dirigeant de TPE, dès maintenant
La question de Musk se joue à l'échelle des États et sur dix ou vingt ans. Celle de Fayard se pose lundi matin. Quelles tâches confier à une machine, comme la saisie ou les relances ? Et quelles relations garder en main propre : le client qui hésite, le salarié qui doute, la décision qui engage ? Les deux se complètent : automatiser l'exécution libère du temps pour ce qui reste humain.
Sources : Corentin Fayard, LEGEND, épisode 737, « L'IA pourrait nous détruire dans 10 ans… est-elle devenue trop intelligente ? », 25 septembre 2026 (passage vers 19'30) ; Elon Musk à VivaTech, rapporté par CNN, « Elon Musk says AI will take all our jobs », 23 mai 2024 ; Elon Musk, entretien avec The Economist, « The full-length interview with Elon Musk », 23 juillet 2026. Citations de Musk traduites de l'anglais.
Questions fréquentes
Que prédit Elon Musk sur la fin du travail ?
Que l'IA et les robots fourniront tous les biens et services, au point que le travail deviendra facultatif, « comme un hobby ». Il évoque un « revenu universel élevé » sans en préciser le montant, et, face à The Economist en 2026, des chèques envoyés par le Trésor américain.
Pourquoi Corentin Fayard ne croit-il pas au scénario de Musk ?
Pour lui, l'intelligence relationnelle restera au cœur de la société. L'IA créerait même des emplois dans les métiers de service et de lien, portés par le vieillissement de la population. En entreprise, il veut de l'humain à chaque étape de la prise de décision.
Elon Musk a-t-il promis 10 000 euros par personne ?
Corentin Fayard le lui attribue dans l'émission, en ajoutant « je crois ». Je n'ai trouvé ce montant dans aucune déclaration de Musk : il parle d'un « revenu universel élevé » sans chiffre, et de chèques du Trésor américain.
Où est le désaccord entre Musk et Fayard ?
Ils ne parlent pas de la même chose. Musk traite du revenu : qui produit la richesse et comment chacun vit. Fayard traite du sens : le besoin de relations humaines. Les humains peuvent continuer à faire de l'humain sans que ce soit leur gagne-pain.