« Plus une société du travail » : avec l'IA, la bascule va s'accélérer
Selon Antoine Foucher, ancien bras droit de la ministre du Travail, la fiscalité pousse les Français à gagner leur argent hors du travail. Elle pousse aussi les entreprises à automatiser, et avec l'IA, le travail de bureau entre dans le calcul.
Le 18 septembre, le quotidien économique Les Echos a publié un grand entretien d'Antoine Foucher sous ce titre : « Nous ne sommes plus une société du travail ». Le 24, il l'a résumé sur LinkedIn en cinq raisons.
Son nom vous dit peut-être peu de chose. Les réformes qu'il a préparées, davantage. De 2017 à 2020, Foucher a été le directeur de cabinet de Muriel Pénicaud, alors ministre du Travail : son bras droit, à la tête de son équipe de conseillers. À ce poste, il a joué un rôle central dans les ordonnances de 2017 sur le Code du travail, la réforme de l'apprentissage et celle du compte personnel de formation (CPF). Avant, il s'occupait des questions sociales au Medef, l'organisation patronale. Il préside aujourd'hui Quintet, une société de conseil en ressources humaines, et vient de publier Pour que nos enfants vivent mieux que nous.
Son diagnostic porte sur les ménages. Il vaut aussi pour les entreprises. Avec l'IA, cette bascule va s'accélérer.
Quatre constats et une cause
Premier constat : depuis une quinzaine d'années, écrit Foucher, le pouvoir d'achat ne progresse plus que de 0,8 % par an en moyenne, contre 2 % à la fin du siècle dernier et 5 % pendant les Trente Glorieuses (1945-1973). À ce rythme, il faudrait plus de quatre-vingts ans de travail pour doubler son pouvoir d'achat.
Deuxième constat, que Foucher tire des comptes officiels de l'Insee pour 2023 : les revenus du travail, salariés et indépendants confondus, ne pèsent que 52 % des revenus des ménages. Les prestations sociales versées en argent, retraites comprises, en représentent 29 %. L'épargne et l'immobilier, 19 %. Troisième constat : un adulte sur deux ne vit pas de son propre travail. Le quatrième concerne l'héritage. Sur 100 euros de patrimoine, 60 ont été hérités selon lui, contre 35 dans les années 1970, et ce serait 75 dans vingt ans à fiscalité inchangée.
La cause, d'après Foucher, tient à un choix collectif : le travail est taxé huit fois plus que l'héritage, trois fois plus que les retraites et une fois et demie plus que les dividendes ou les revenus immobiliers. D'où sa conclusion : « nous avons une fiscalité qui encourage chacun à gagner son argent autrement qu'en travaillant, et c'est ce que chacun espère et fait de plus en plus. »
Le même déséquilibre, côté entreprise
Un chef d'entreprise se heurte au même déséquilibre quand il choisit entre embaucher et automatiser : un salaire supporte des cotisations sociales, un abonnement logiciel n'en supporte aucune.
Aux États-Unis, l'effet a été mesuré. En 2020, l'économiste Daron Acemoglu, du MIT (l'institut de technologie du Massachusetts), a publié avec deux collègues une étude dont le titre se traduit par « Le code fiscal américain favorise-t-il l'automatisation ? ». Acemoglu a reçu depuis le Nobel d'économie 2024, comme Simon Johnson, avec qui il a écrit Pouvoir et progrès, une histoire de mille ans de technologies et de ceux qui en ont capté les gains.
Leur réponse est oui. Le travail y supporte un taux d'imposition effectif, c'est-à-dire réellement prélevé et non affiché, de 25,5 à 33,5 %. Les logiciels et les équipements, eux, n'étaient plus taxés qu'à 5 % après la réforme fiscale américaine de 2017, contre environ 20 % en 2000. Selon les auteurs, ce système « biaisé contre le travail » a poussé l'automatisation « au-delà de ce qui est socialement souhaitable » : les tâches tout juste rentables à automatiser « n'apportent pas beaucoup de gains de productivité mais déplacent des travailleurs ». L'étude porte sur le code fiscal américain.
Avec l'IA, le travail de bureau devient automatisable
D'après la même étude, l'industrie américaine comptait 2,5 robots pour mille salariés en 1993, et 20 en 2019, soit huit fois plus. Avec l'IA générative, celle de ChatGPT ou de Claude, le terrain change. L'automatisation atteint des tâches de bureau.
Anthropic, l'entreprise qui développe Claude, a publié ce mois-ci des scénarios économiques sur ces tâches. Aujourd'hui, sur chaque dollar de revenu aux États-Unis, environ 60 cents rémunèrent le travail et 40 le capital, c'est-à-dire les profits, les dividendes, les intérêts et les loyers. Dans le scénario le plus extrême, l'IA fait mieux que les humains sur la grande majorité des tâches intellectuelles et les exécute presque toutes seule. La part du travail tombe alors à 45,2 % d'ici 2030. Celle du capital gagne 14,8 points. Anthropic présente ces scénarios comme un outil de réflexion et prévient que la réalité peut « différer sensiblement ».
Si la part du travail recule dans le revenu national, l'assiette des prélèvements sur les salaires, c'est-à-dire la base sur laquelle ils sont calculés, recule avec elle. Les 52 % de Foucher baisseraient aussi.
La fiscalité que décrit Foucher pousse les ménages à gagner leur argent autrement qu'en travaillant. Elle pousse aussi les entreprises à produire autrement qu'avec des salariés. Avec l'IA, cette logique s'applique désormais au travail de bureau.
Pour un dirigeant de TPE, un arbitrage faussé
Vous faites ce calcul, même sans le formuler : un salarié coûte son salaire et ses cotisations, un abonnement coûte son prix. À fiscalité égale, certaines automatisations ne seraient pas rentables. Avec l'écart actuel, elles le deviennent. C'est le cas que décrivent Acemoglu et ses collègues : peu de productivité gagnée, des postes déplacés.
Jugez donc une automatisation sur ce qu'elle fait gagner, des heures libérées et des erreurs évitées, pas sur les charges qu'elle évite. Un gain qui ne tient qu'à l'écart fiscal dépend d'une règle que ni vous ni moi ne décidons, et qui peut changer d'une année sur l'autre.
Regardez ce que devient le temps libéré. Si votre équipe l'emploie à mieux faire ce qu'aucun outil ne fait, vous avez gagné en productivité. Si l'automatisation se résume à une ligne qui passe de la masse salariale aux abonnements, vous avez seulement déplacé un coût.
Reste le blocage que décrit Foucher : « Tout le monde est prêt à baisser la fiscalité du travail, mais personne ne veut accueillir la charge à la place des gens qui bossent. » Avec l'IA, ce blocage coûtera plus cher. Chaque poste qu'une entreprise remplace par un abonnement sort de l'assiette des cotisations, et la question de savoir qui paiera à la place reviendra à chaque budget.
Sources : Antoine Foucher, « Nous ne sommes plus une société du travail », grand entretien aux Echos, et son résumé sur LinkedIn ; Daron Acemoglu, Andrea Manera et Pascual Restrepo, « Does the US Tax Code Favor Automation? », Brookings Papers on Economic Activity, printemps 2020 ; Anthropic, « Scenarios for our Economic Future », septembre 2026.
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Questions fréquentes
Qui est Antoine Foucher ?
L'ancien bras droit (directeur de cabinet) de la ministre du Travail Muriel Pénicaud, de 2017 à 2020. Il a joué un rôle central dans les ordonnances de 2017, la réforme de l'apprentissage et celle du CPF, et préside aujourd'hui la société de conseil Quintet.
Pourquoi dit-il que la France n'est plus une société du travail ?
Parce que travailler ne suffit plus, selon ses chiffres, à améliorer son niveau de vie : le pouvoir d'achat ne progresse que de 0,8 % par an depuis une quinzaine d'années. Près de la moitié des revenus des ménages vient des prestations sociales, retraites comprises, et du patrimoine.
Quel lien entre la fiscalité du travail et l'automatisation ?
Quand le travail est plus taxé que les machines, certaines automatisations deviennent rentables pour cette seule raison. Aux États-Unis, Daron Acemoglu et deux collègues estiment le taux effectif à 25,5–33,5 % pour le travail, contre 5 % pour les logiciels et équipements depuis 2017.
Qu'est-ce que l'IA change à ce constat ?
Avec l'IA générative, l'automatisation atteint des tâches de bureau. Dans le scénario le plus extrême d'Anthropic (septembre 2026), la part du travail dans le revenu américain tombe d'environ 60 % à 45,2 % d'ici 2030. Anthropic prévient que la réalité peut « différer sensiblement ».