Les humains sont-ils les nouveaux chevaux ?
Bostrom compare le travail humain aux chevaux remplacés par l'automobile — puis démonte lui-même son analogie.
Aux États-Unis, il y avait environ 26 millions de chevaux en 1915. Au début des années 1950, il en restait 2 millions. Devenus obsolètes comme moyen de déplacement, beaucoup ont fini aux abattoirs, transformés en nourriture pour chiens, en engrais, en colle. Ils ne pouvaient trouver aucun autre emploi qui leur aurait permis de gagner leur pitance.
Ce chiffre, Nick Bostrom le place dans Superintelligence, au chapitre « Des chevaux et des hommes ». Sa question est brutale : un destin si funeste attend-il les hommes ? Le parallèle circule depuis, réduit à un slogan. Il mérite mieux — Bostrom démonte lui-même son analogie, puis lui rend un rôle inattendu.
Le complément devient substitut
La peur de l'automatisation n'est pas neuve : elle court depuis les tisserands unis derrière le folklorique « General Ludd ». Le bilan global leur a pourtant donné tort jusqu'ici : la technologie est venue en complément du travail humain, et les salaires moyens ont eu tendance à augmenter sur le long terme grâce à cette complémentarité.
C'est là que Bostrom place le crochet : ce qui se présente d'abord comme un complément peut devenir ensuite un substitut. Les chevaux étaient complétés par la carriole et la charrue, qui augmentaient leur productivité ; puis vinrent l'automobile et le tracteur, qui firent chuter la demande de chevaux de trait. L'hypothèse du chapitre applique le même basculement à nous : une intelligence générale artificielle qui ferait le travail intellectuel puis, équipée de robots, le travail physique. Des travailleurs-machines copiables, moins chers et plus efficaces que tout humain.
Pourquoi il reste des chevaux — et pourquoi ça ne nous sauve pas
L'objection vient vite : il reste des chevaux autour de nous. Bostrom en donne deux raisons. Des niches où le cheval garde un avantage fonctionnel, comme le travail de la police. Puis la principale : nous avons développé une préférence particulière pour les services rendus par un cheval — l'équitation de loisir, la chasse à courre. Le cheval ne survit pas parce qu'il est utile, mais parce que nous l'aimons.
On tient là, apparemment, la planche de salut. Sauf que Bostrom coupe la branche : l'analogie est selon lui infondée, faute de substitut fonctionnel du cheval. S'il existait des dispositifs pas trop chers capables de courir et de sauter des haies, ayant la même forme, la même odeur, la même douceur au toucher, se comportant comme des chevaux vivants, la demande de chevaux biologiques déclinerait probablement encore.
Le cheval de loisir ne doit pas sa survie à notre affection, mais au fait que personne n'a réussi à le copier. La préférence tient tant que l'imitation reste imparfaite — exactement ce que l'IA promet de ne plus laisser vrai.
Le travail humain deviendrait un luxe
Restent nos préférences. Avec une main-d'œuvre copiable et peu chère, les salaires s'effondreraient. Là où les humains resteraient compétitifs, ce serait parce que les consommateurs préféreraient que ce soit eux qui travaillent — pour des raisons esthétiques, idéologiques, éthiques ou religieuses. Comme certains évitent les aliments qu'ils jugent illicites, des groupes pourraient éviter ce que fabriquent des machines dont ils ne veulent pas.
Il ne garantit pas que ces préférences seraient répandues, mais il en décrit le moteur : l'attrait pour ce travail grossirait avec la richesse des détenteurs de capital. Les nouveaux multimilliardaires auraient les moyens de payer des sommes inimaginables pour un « commerce équitable » avec la force de travail organique. Le travail humain ne disparaîtrait pas : il changerait de rayon.
La vraie différence n'est pas le talent, c'est le capital
L'une des différences majeures entre les chevaux et les humains, écrit Bostrom, c'est que les humains possèdent un capital. Empiriquement, la part du revenu mondial revenant aux détenteurs de capital tourne depuis longtemps autour de 30 %, les 70 % restants allant en salaires à ceux qui travaillent.
Si l'IA fait partie du capital et se substitue à tout le travail humain, les salaires tombent au coût marginal de ces machines — bien plus bas que le revenu de subsistance — et la part du travail devient quasi nulle. Le revenu du capital, lui, s'accroîtrait considérablement : si les humains en restent propriétaires, le revenu total de la population exploserait, sans que personne ne touche plus de salaire.
Reste la question qui fâche : comment le distribuer ? Proportionnellement au capital possédé. Sauf que beaucoup n'ont rien, et pas seulement les plus pauvres : Bostrom cite le Danemark et la Suède, où 30 % de la population a une richesse négative — souvent de jeunes actifs de classe moyenne, avec un crédit ou des prêts étudiants. Il leur laisse deux échappatoires : un plan de retraite au moins partiellement financé, et la philanthropie des nouveaux riches.
Et pourtant, les chevaux sont revenus
L'histoire du cheval ne s'arrête pourtant pas à l'effondrement. Tombée à 2 millions au début des années 1950, la population équine américaine s'est ensuite constamment redressée : un recensement récent en comptait un peu moins de 10 millions. Cette croissance ne vient pas de besoins agricoles ou de transport — c'est la croissance économique qui a permis à plus d'Américains de satisfaire leur goût équestre.
La niche de préférence n'est donc pas un résidu qui s'éteint : elle grossit avec la richesse. Ce n'est pas une consolation mais un mécanisme — qui suppose que la richesse aille quelque part.
La seconde différence : la mobilisation politique
Bostrom en signale une dernière : les êtres humains sont aptes à la mobilisation politique, et un gouvernement humain pourrait recourir à son pouvoir de taxation. Les chevaux n'ont jamais voté. La répartition d'après-transition n'est donc pas une donnée mécanique, mais une décision.
Ce que je retiens
La distinction complément/substitut sert dès aujourd'hui : automatiser une tâche dans une TPE, c'est être du côté du complément. Mais le rôle d'un outil dépend de son degré de capacité, pas de nos intentions.
Quant à l'argument que vous entendrez partout — « on préférera toujours un vrai boulanger, un vrai artiste » —, il est plus fragile et plus sérieux qu'il n'y paraît : plus fragile parce qu'il repose sur une imitation imparfaite, plus sérieux parce que les chevaux sont revenus.
C'est là que le boulanger de Bostrom croise celui de Taleb. Dans Antifragile, ce qui tient debout est bottom-up, bricolé, exposé : l'artisan a sa peau dans le jeu, et la technologie elle-même naît de ce tâtonnement. Les deux livres misent sur le même homme pour des raisons opposées. Chez Bostrom, le boulanger survit par la demande : il faut quelqu'un d'assez riche pour le payer. Chez Taleb, par sa manière de travailler, qui gagne au désordre au lieu d'y casser. Le premier pari dépend des autres ; le second, de vous — le seul des deux qui se pilote.
Ce qui sépare l'humain du cheval n'est donc ni l'intelligence ni la créativité : c'est de posséder, et de pouvoir voter. Bostrom ne le présente pas comme souhaitable ; il déplace le curseur de l'inquiétude — et ce déplacement mérite mieux qu'une punchline sur les chevaux.
Source : Nick Bostrom, Superintelligence, chapitre « Des chevaux et des hommes » et chapitre 11 « Les scénarios multipolaires » (édition française, p. 262-267). Tous les chiffres cités sont ceux du livre.
Questions fréquentes
Que dit l'analogie des chevaux de Nick Bostrom ?
Les États-Unis comptaient environ 26 millions de chevaux en 1915 et 2 millions au début des années 1950 : d'abord complétés par la carriole et la charrue, les chevaux ont ensuite été remplacés par l'automobile et le tracteur. Bostrom demande si le travail humain suivra le même chemin.
Pourquoi Bostrom juge-t-il sa propre analogie infondée ?
Parce qu'il n'existe pas encore de substitut fonctionnel du cheval. Si des dispositifs peu coûteux couraient, sautaient les haies et se comportaient comme un cheval vivant, la demande de chevaux biologiques déclinerait encore. La préférence tient à l'imperfection de l'imitation, pas à une supériorité.
Pourquoi la population de chevaux est-elle remontée après son effondrement ?
Elle s'est redressée depuis les années 1950, jusqu'à un peu moins de 10 millions au recensement cité par Bostrom. La cause n'est ni agricole ni liée au transport : la croissance économique a permis à plus d'Américains de satisfaire leur goût équestre.
Qu'est-ce qui distingue vraiment les humains des chevaux face à l'IA ?
Deux choses, selon Bostrom : les humains possèdent un capital, et ils sont aptes à la mobilisation politique. Le revenu du capital représente environ 30 % du revenu mondial et exploserait après la transition ; et un gouvernement humain pourrait user de son pouvoir de taxation.