Des champs au bureau, et après ? Amodei et Hassabis face à l'emploi post-AGI
La moitié des emplois de bureau juniors en un à cinq ans pour l'un, un conseil concret aux jeunes diplômés pour l'autre. Derrière eux, le précédent agricole que tout le monde cite en oubliant ses deux conditions.
Davos, 20 janvier 2026. Dario Amodei (Anthropic) et Demis Hassabis (Google DeepMind) sur la même scène, et une question de Zanny Minton Beddoes, rédactrice en chef de The Economist : que devient le travail ? Ils s'accordent sur le diagnostic, pas du tout sur le pronostic.
Pour l'instant, il ne s'est presque rien passé
Premier constat, partagé : l'IA n'a pas encore d'effet visible sur le marché du travail. Amodei le reconnaît sans détour — au moment où il a lancé son alerte, l'impact réel était inexistant.
Les premiers signes arrivent, et les deux les situent au même endroit : le logiciel. Amodei rapporte que des ingénieurs d'Anthropic n'écrivent déjà plus une ligne de code — le modèle l'écrit, eux l'éditent — et dit voir venir le moment où l'entreprise aura besoin de moins de monde, d'abord sur les postes juniors, puis sur les intermédiaires. Hassabis voit le même signal : le recrutement de stagiaires ralentit.
Le métier qui a construit l'IA est le premier qu'elle transforme. Pour la suite, les avis divergent.
Des champs à l'usine, de l'usine au bureau — et après ?
Quand on lui oppose que le marché du travail a toujours absorbé les révolutions techniques, Amodei ne se dérobe pas, il l'admet volontiers. Sa formule résume deux siècles en une phrase — 80 % des gens étaient agriculteurs, l'agriculture s'est automatisée, ils sont devenus ouvriers d'usine, puis travailleurs du savoir. L'ordre de grandeur est américain, autour de 1800 ; la France partait plutôt de deux actifs sur trois.
Sauf qu'on cite ce précédent sans regarder comment il a fonctionné : rien n'y fut spontané. Les enfants de paysans ne sont pas devenus ouvriers, puis employés de bureau, par simple ajustement de marché. On a bâti, sur près d'un siècle, l'institution qui les y a conduits — l'école obligatoire des lois Ferry, la scolarité prolongée à 14 ans en 1936 puis à 16 ans en 1959, le lycée américain généralisé entre 1910 et 1940. Le résultat se lit dans les chiffres : 2,7 % des personnes en emploi avaient un diplôme du supérieur en 1962, 32,5 % en 2007. L'accès à la classe moyenne fut une politique publique.
Et surtout : à chaque étage, il y en avait un au-dessus. La mécanisation libère des bras des champs, l'usine embauche. L'automatisation vide l'usine — les ouvriers sont passés de 39 % de l'emploi français en 1962 à 18 % aujourd'hui —, le bureau embauche. La question de 2026 est celle du troisième étage : si les modèles prennent le bureau et si les robots pilotés par IA finissent par prendre l'atelier, vers quel métier bascule un col blanc de quarante-cinq ans, ou un diplômé de vingt-trois ans sans expérience ? C'est la seule question que Davos laisse ouverte.
Le précédent agricole n'est pas rassurant en lui-même. Il l'est à deux conditions : une destination — un secteur qui embauche ce qu'un autre libère — et une rampe institutionnelle pour y conduire les gens, en l'occurrence l'école. Aucune des deux n'est aujourd'hui identifiée.
Amodei : le problème n'est pas la destination, c'est le chronomètre
Amodei maintient la prévision qui lui a valu une volée de critiques : la moitié des emplois de bureau de premier échelon — les entry-level white-collar jobs — pourraient disparaître d'ici un à cinq ans.
Son inquiétude ne porte pas sur la capacité d'adaptation, qu'il vient de concéder, mais sur le rythme : à mesure que l'exponentielle se compose, dit-il, elle submergera notre capacité à nous adapter. Une transition étalée sur trois générations n'a rien à voir avec la même compressée en cinq ans — politique éducative dans un cas, crise sociale dans l'autre. C'est le débat sur la vitesse de décollage déjà croisé chez Nick Bostrom : le scénario se joue moins sur ce qui arrive que sur le temps qu'on a pour l'encaisser.
Hassabis : un surplus de capacités, et un conseil aux juniors
Hassabis prend l'autre pente. À court terme, il attend l'évolution normale qui suit une technologie de rupture : des emplois perturbés, d'autres créés — « encore plus précieux, peut-être plus porteurs de sens ». Il voit le même ralentissement des embauches, mais il en tire un conseil plutôt qu'un avertissement.
Ce conseil tient en une phrase : devenir incroyablement compétent avec les outils d'IA déjà disponibles. Ce qui le rend crédible, c'est la raison qu'il en donne, le détail le plus révélateur de l'échange : ceux qui construisent ces systèmes, lui compris, sont trop occupés à les construire pour avoir le temps d'explorer ce que les modèles actuels savent déjà faire.
C'est ce qu'il appelle le surplus de capacités, le capability overhang. Et c'est là qu'il place l'ouverture pour un jeune sans expérience : passer ses journées dans ces outils, atteindre un niveau que personne n'a le temps d'atteindre en interne, et valoir mieux qu'un stagiaire. Le mot qu'il emploie est leapfrog : sauter des étapes.
Après l'AGI : partager la richesse est le problème facile
Une fois l'IA générale arrivée, on entre selon lui en territoire inexploré — et il regrette que si peu d'économistes y travaillent. Il anticipe un monde post-pénurie, où cette richesse devrait être répartie plus équitablement, en doutant que nos institutions en soient capables.
Ce n'est pourtant pas cela qui l'empêche de dormir, mais le sens : que devient la raison d'être d'une personne quand le travail n'a plus de rôle économique ? La redistribution, dit-il, sera peut-être plus simple à résoudre. Ses raisons d'espérer, il les puise dans ce que nous faisons déjà sans finalité économique — les sports extrêmes, l'art — puis dans l'exploration des étoiles. La richesse, nous savons la produire ; le sens, non.
Ce que j'en retiens, côté TPE/PME
Le junior ne disparaît pas — sa tâche disparaît. Ce que l'IA absorbe d'abord, c'est le travail d'exécution qu'on confiait au débutant pour le former : saisie, premier jet, petit script. Supprimez le poste, vous supprimez votre relève. Celui à créer pilote et vérifie — c'est l'humain dans la boucle, et c'est un vrai métier.
Le surplus de capacités vous concerne aussi. Si ceux qui construisent ces modèles n'ont pas le temps de les exploiter, votre entreprise n'utilise sans doute pas 10 % de ce que ses outils savent déjà faire. Cette partie-là ne demande ni budget ni AGI, et personne ne vous attendra.
Pariez sur le sens de la pente, pas sur le calendrier. Que le basculement prenne un an ou dix, les gestes utiles ne changent pas : documenter avant d'automatiser, garder l'humain sur le jugement, former en continu.
Reste la question que Davos laisse entière. Nos grands-parents ont quitté les champs pour l'usine, puis l'usine pour le bureau, avec l'école comme rampe. Si le bureau s'automatise et que l'atelier suit, la rampe suivante n'existe pas encore. La construire est un travail, et il n'est pas commencé.
Source : Demis Hassabis et Dario Amodei, « The Day After AGI » — Forum économique mondial de Davos, 20 janvier 2026, débat modéré par Zanny Minton Beddoes (The Economist) — propos traduits de l'anglais.
Questions fréquentes
Combien d'emplois de bureau l'IA menace-t-elle selon Dario Amodei ?
À Davos, il maintient sa prévision : la moitié des emplois de bureau de premier échelon, les entry-level white-collar jobs, pourraient disparaître d'ici un à cinq ans. Il admet que le marché du travail s'est toujours adapté, mais craint que le rythme de l'IA submerge cette capacité.
Quel conseil Demis Hassabis donne-t-il aux étudiants et aux jeunes diplômés ?
Devenir incroyablement compétent avec les outils d'IA déjà disponibles. Ceux qui construisent ces systèmes sont trop occupés à les construire pour explorer ce dont les modèles actuels sont déjà capables. Ce surplus permet à un jeune sans expérience de sauter des étapes.
La transition agricole est-elle un précédent rassurant face à l'IA ?
À deux conditions seulement. Il a fallu une destination — l'usine, puis le bureau, embauchaient ce que l'agriculture libérait — et un chemin institutionnel, l'école obligatoire puis l'allongement de la scolarité, tenu sur près d'un siècle. Aucune des deux n'existe aujourd'hui.
Qu'est-ce qui inquiète le plus Demis Hassabis après l'AGI ?
Pas la redistribution des richesses, qu'il juge peut-être plus simple à résoudre, mais le sens : que devient la raison d'être d'une personne quand le travail n'a plus de rôle économique ? Il garde espoir en citant l'art, les sports extrêmes et l'exploration des étoiles.