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Superintelligence : Yann LeCun vous voit en patron d'une équipe virtuelle

Des machines plus intelligentes que l'humain, mais construites pour obéir : la vision de Yann LeCun à Sciences Po, et les pionniers qui pensent l'inverse.

Le 16 septembre, Sciences Po, l'école parisienne de sciences politiques, ouvrait son année avec une « grande conférence » confiée à Yann LeCun. Le chercheur a reçu le prix Turing avec Geoffrey Hinton et Yoshua Bengio, pour avoir relancé les réseaux de neurones, une technique d'apprentissage inspirée du cerveau, quand la communauté scientifique n'y croyait plus. Il a créé le laboratoire de recherche en IA de Facebook et y est resté une douzaine d'années, avant de fonder il y a moins d'un an sa propre entreprise, AMI Labs.

Pendant les questions du public, un enseignant de l'école lui pose une question sur l'apprentissage social. LeCun commence sa réponse par un autre sujet : la place de l'humain le jour où les machines le dépasseront.

« Il n'y a pas de doute, ça va arriver »

LeCun ne discute pas l'hypothèse. Des machines « plus intelligentes que les humains dans tous les domaines, à peu près », il y en aura. Pas l'année prochaine, précise-t-il, et pas avec les grands modèles de langage du type ChatGPT, dont il juge la voie trop limitée pour atteindre une intelligence humaine (j'en détaillais les raisons le 9 septembre). Plutôt avec d'autres technologies, peut-être les « modèles du monde » qu'il développe chez AMI Labs : des systèmes qui apprennent comment réagit le monde physique pour prévoir les conséquences d'une action.

Sa conclusion tient en une phrase : ces systèmes, « bien qu'ils soient plus intelligents que nous, seront sous nos ordres, c'est-à-dire qu'ils seront construits pour obéir à nos requêtes ».

Le patron d'une équipe qui en sait plus que lui

De là vient l'image centrale. Selon LeCun, « l'activité humaine sera en grande partie d'être le patron d'une équipe super intelligente […] de gens virtuels qui travaillent pour nous ».

Le partage des rôles est net. Les machines aident à réaliser les projets. L'humain garde « la décision de savoir ce sur quoi travailler », et surtout l'imagination de ces projets : juger ce qu'un produit nouveau, matériel ou intellectuel, apporte à l'humanité, « c'est proprement humain ».

Pour le rendre concret, il se tourne vers l'enseignant qui l'interroge : « Vous avez des étudiants en doctorat, je suis sûr qu'il y en a qui sont plus intelligents que vous. Moi, en tout cas, j'en ai qui sont plus intelligents que moi. » Et il enchaîne : « C'est la meilleure chose qui puisse vous arriver, c'est d'avoir des collègues qui travaillent avec vous, qui sont plus intelligents que vous et qui sont prêts à vous écouter quand vous leur demandez de faire quelque chose. »

Pour LeCun, une IA plus intelligente que vous amplifie votre intelligence et votre efficacité, sans vous retirer la décision. « Mais à la fin, on est toujours ceux qui décident. »

Luis Vassy, le directeur de Sciences Po, avait posé le même cadre en ouvrant la soirée, en le présentant comme une conviction que LeCun « rappelle souvent » : une IA « n'a de sens que si elle sert à améliorer la condition humaine et à augmenter nos facultés, non à s'y substituer ».

D'autres pionniers voient l'inverse

Cette confiance ne fait pas consensus. Elon Musk, le patron de Tesla et de SpaceX, jugeait « peu probable » en juillet que les humains restent aux commandes dans dix ans : si l'écart d'intelligence dépasse celui qui sépare les humains des chimpanzés, il est « difficile d'imaginer que les chimpanzés soient aux commandes ». Geoffrey Hinton, prix Nobel de physique 2024, ne juge pas déraisonnable un risque d'extinction de 10 %. Nick Bostrom, auteur de Superintelligence en 2014, se demande si les humains ne connaîtront pas le sort des chevaux après l'automobile.

LeCun connaît ces positions. De Hinton, avec qui il a travaillé à Toronto juste après sa thèse, il dit ce soir-là qu'il « a très peur des dangers de l'IA, à mon avis à tort ». Son argument tient à la chronologie : la superintelligence n'est pas encore inventée, et personne ne sait sécuriser ce qui n'existe pas. Il compare cette situation à celle de quelqu'un qui aurait voulu, en 1920, réglementer les vols transatlantiques en avion à réaction, avant même l'invention du moteur à réaction.

Dans cette conférence, il affirme que ces machines seront construites pour obéir, sans détailler comment. Ses contradicteurs doutent justement que ce soit possible. Qui a raison ? Personne ne peut le démontrer aujourd'hui : la machine dont ils parlent n'existe pas.

Le rôle de patron commence avant la superintelligence

Pour un dirigeant de TPE, le débat sur la superintelligence reste lointain. Le partage des rôles que décrit LeCun, lui, s'applique déjà. Un assistant IA rédige une relance, trie des mails, prépare un devis. C'est encore vous qui décidez quel client relancer, et si le devis tient la route.

Vassy posait la question qui compte en ouvrant la soirée : comment apprendre à « décider aux côtés de l'IA », sans lui déléguer « ce qui reste propre à l'esprit humain » ? Le patron que décrit LeCun sait ce qu'il veut, le demande clairement et juge le résultat. Cette compétence ne s'improvise pas le jour où l'équipe devient plus intelligente que lui.

La promesse de LeCun ne dispense de rien. Garder le dernier mot suppose de savoir, dès aujourd'hui, ce que vous demandez à vos outils, et pourquoi.

Sources : « Yann Le Cun : où va l'intelligence artificielle ? », grande conférence de Sciences Po, 16 septembre 2026 (citations tirées de la transcription de la vidéo) ; « Grande Conférence : Yann Le Cun, pionnier de l'IA moderne », Sciences Po, 17 septembre 2026.

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Questions fréquentes

Yann LeCun croit-il à la superintelligence ?

Oui. Il affirme qu'il n'y a « pas de doute » : des machines plus intelligentes que les humains dans à peu près tous les domaines arriveront. Pas l'année prochaine, et pas avec les grands modèles de langage, mais avec d'autres technologies, peut-être les modèles du monde qu'il développe chez AMI Labs.

Que veut dire « être le patron d'une équipe virtuelle » ?

Pour LeCun, l'activité humaine consistera en grande partie à diriger des assistants virtuels plus intelligents que soi, construits pour obéir. Les machines aident à réaliser les projets ; l'humain décide sur quoi travailler, imagine les projets et juge ce qui est utile.

Quelle est l'analogie des doctorants ?

LeCun rappelle qu'un professeur a souvent des doctorants plus intelligents que lui. Avoir des collègues plus intelligents que soi, prêts à écouter quand vous leur demandez quelque chose, est selon lui « la meilleure chose qui puisse vous arriver ». Ce sera, dit-il, la situation de l'humanité face aux machines.

Tous les spécialistes partagent-ils cette vision ?

Non. Elon Musk juge peu probable que les humains restent aux commandes dans dix ans, et Geoffrey Hinton ne juge pas déraisonnable un risque d'extinction de 10 %. LeCun estime que Hinton a tort d'avoir peur : personne ne peut sécuriser une technologie qui n'est pas encore inventée.