Prospective · IA & emploi

Plus d'emplois dans dix ans ? Le Nobel Daron Acemoglu répond non

Sur CBS, le Nobel d'économie 2024 conteste la promesse d'un patron de start-up et défend une IA « pro-travailleurs ».

Dimanche 4 octobre, la chaîne américaine CBS a diffusé dans 60 Minutes, son magazine d'information, un reportage ouvert par un double du journaliste Jon Wertheim, généré par IA, qui posait cette question : « L'IA va-t-elle prendre nos emplois ? »

Brendan Foody y prédit une utopie. Ce milliardaire de 23 ans dirige Mercor, une start-up de San Francisco que les grands laboratoires d'IA paient pour rendre leurs modèles, comme ChatGPT ou Claude, plus compétents. Son pronostic : « Littéralement, les vingt meilleurs économistes américains diraient tous exactement la même chose : il y aura plus d'emplois dans dix ans qu'aujourd'hui. »

Le vrai Jon Wertheim interroge l'un d'eux. « Vous êtes l'un des meilleurs économistes américains. Qu'en dites-vous ? » Réponse de Daron Acemoglu : « Non. Non, pas sur notre trajectoire actuelle. Je ne vois pas comment cela pourrait arriver. »

Acemoglu est professeur au MIT, l'institut de technologie du Massachusetts, où il étudie l'effet des technologies sur le travail. Il a reçu le prix Nobel d'économie 2024 avec Simon Johnson et James Robinson, pour leurs travaux sur le rôle des institutions dans la prospérité des pays. Avec Simon Johnson, il a écrit Pouvoir et progrès, où les deux auteurs retracent mille ans d'innovations et proposent des pistes pour partager les gains de l'IA.

Acemoglu assortit son « non » d'une condition : « sur notre trajectoire actuelle ». Une trajectoire, cela se corrige.

Quatre-vingts ans hier, un ou deux ans aujourd'hui

Acemoglu explique son « non » par la vitesse : « Ce que nous vivons avec l'IA est sans précédent. La première phase de la révolution industrielle a duré quatre-vingts ans. Aujourd'hui, cela se passe en un ou deux ans, et dans de nombreux secteurs en même temps. »

Quatre-vingts ans, c'est plus de deux générations : les enfants pouvaient apprendre d'autres métiers que leurs parents, alors qu'en un ou deux ans, ce sont les mêmes personnes qui doivent changer de métier. Et quand de nombreux secteurs changent en même temps, il devient difficile de se replier sur le secteur voisin.

Acemoglu ne prétend pas pour autant savoir jusqu'où ira l'IA. Certaines tâches restent-elles hors de portée des machines ? « Aujourd'hui, absolument. » Et dans quinze ans ? « Ce dont elle sera capable, je ne le sais pas. »

Entraîner les IA, une issue pour combien de personnes ?

C'est le métier que vend Brendan Foody : plus de 100 000 experts indépendants entraînent les modèles pour Mercor. J'ai consacré un article à ce métier, à ses tarifs et à ses aléas.

Jon Wertheim soumet l'idée à Acemoglu : il y aura tout un secteur d'entraînement des modèles, et un étudiant en droit qui ne trouve pas de poste pourra toujours y mettre son savoir. L'économiste qui ne sait pas ce que l'IA fera dans quinze ans répond cette fois sans hésiter : « Voici une chose dont je ne doute pas : ce que vous venez de décrire, ce sont des foutaises. » Pourquoi ? « Parce que le nombre de personnes qu'ils emploient à ces postes est faible par rapport au nombre de personnes qui seront remplacées. C'est tout le principe de l'automatisation. »

Un chômage triplé si rien ne change

Selon CBS, c'est le pire scénario qu'envisage Acemoglu : un chômage triplé au cours des dix prochaines années, si rien n'est fait et que les États-Unis gardent leur cap actuel. Le taux de chômage américain était de 4,2 % en septembre 2026, selon les statistiques officielles. Triplé, il dépasserait 12 %. C'est plus qu'au pic de la crise financière : 10 % en octobre 2009.

Acemoglu ne s'inquiète pas seulement pour l'emploi : selon CBS, il craint pour la stabilité de la société elle-même. Il se garde pourtant de rejeter la technologie : « Je suis très, très, très prudent quand il s'agit de dire non à la technologie. Absolument pas. »

« Ça ne devrait pas nous terrifier ? », demande le journaliste. « Si. Et cela doit nous amener à réfléchir à ce que nous pouvons faire, car nous pouvons faire beaucoup. Parce que l'avenir est si incertain, parce qu'il dépend tellement de nos choix et de notre capacité d'agir, il est d'autant plus important d'avoir cette discussion. »

L'avertissement d'Acemoglu tient dans une condition : « pas sur notre trajectoire actuelle ». Quand une révolution prend un ou deux ans au lieu de quatre-vingts et touche de nombreux secteurs à la fois, les salariés n'ont plus le temps de changer de métier. La trajectoire, elle, dépend de choix.

L'IA « pro-travailleurs », l'autre direction

CBS résume les deux pistes d'Acemoglu : concevoir des IA qui rendent les humains meilleurs plutôt que remplaçables, et une fiscalité qui incite les entreprises à embaucher. La chaîne ajoute que la fenêtre pour agir se referme.

La première piste a un nom dans ses travaux. En février 2026, avec Simon Johnson et David Autor, économiste au MIT lui aussi, il a publié au NBER, le bureau national de recherche économique américain, une étude sur l'IA « pro-travailleurs ». Les auteurs désignent ainsi les technologies qui « rendent les compétences et l'expertise humaines plus précieuses en élargissant les capacités des travailleurs ». Leur critère : l'expertise doit devenir « plus utile, plutôt que moins nécessaire ».

Prenez un électricien. Une meilleure pince à dénuder le rend plus efficace dans ce qu'il fait déjà. Un robot qui poserait seul les câbles sur les chantiers automatiserait son travail. Avec les réseaux informatiques et la fibre optique sont apparues des tâches qui exigent une expertise nouvelle. Sur les cinq familles de technologies que distinguent les auteurs, seule celle qui crée des tâches nouvelles est « sans ambiguïté » pro-travailleurs : elle « ne crée que des gagnants ». Quand des salariés moins expérimentés peuvent, grâce à un outil, faire le travail d'experts, il y a des gagnants et des perdants.

Parmi leurs exemples réels figure un assistant d'IA de Schneider Electric. S'appuyant sur des pannes documentées par des électriciens expérimentés, il aide électriciens et ingénieurs à diagnostiquer et rédige les rapports de maintenance, dont le temps de rédaction aurait été divisé par deux.

Pour orienter l'IA dans ce sens, les auteurs avancent neuf pistes. L'une concerne la fiscalité : le code fiscal américain « fait peser une charge bien plus lourde sur les entreprises qui embauchent que sur celles qui investissent dans des algorithmes pour automatiser le travail ». Ils suggèrent de taxer à égalité l'embauche et la formation d'un côté, les machines et les logiciels de l'autre. J'ai détaillé le cas français dans mon article sur la fiscalité du travail à l'heure de l'IA.

Leur grille vaut aussi pour vos achats. Avant d'installer un outil d'IA, posez leur question : rendra-t-il l'expertise de votre équipe plus utile, ou moins nécessaire ? Automatiser une tâche, c'est aussi décider ce que devient la personne qui la faisait. Jugez donc une automatisation à ce que votre équipe fait de mieux grâce à elle, pas au nombre de postes que vous pourrez supprimer.

Sources : CBS News, 60 Minutes du 4 octobre 2026, transcription et article ; communiqué du prix Nobel d'économie 2024 ; Bureau of Labor Statistics, série UNRATE ; Daron Acemoglu, David Autor et Simon Johnson, « Building Pro-Worker Artificial Intelligence », NBER, février 2026.

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Questions fréquentes

Qui est Daron Acemoglu ?

Un économiste, professeur au MIT, où il étudie l'effet des technologies sur le travail. Il a reçu le prix Nobel d'économie 2024 avec Simon Johnson et James Robinson, pour leurs travaux sur le rôle des institutions dans la prospérité des pays.

Qu'est-ce qu'une IA « pro-travailleurs » ?

Une IA qui rend les compétences et l'expertise humaines plus précieuses en élargissant les capacités des travailleurs, selon l'étude publiée en février 2026 par Daron Acemoglu, David Autor et Simon Johnson. Leur critère : une expertise plus utile, plutôt que moins nécessaire.

Le chômage va-t-il vraiment tripler avec l'IA ?

C'est le pire scénario qu'envisage Acemoglu pour les États-Unis d'ici dix ans, si rien n'est fait, selon CBS. Le taux de chômage américain, 4,2 % en septembre 2026, dépasserait alors 12 %.