Prospective · IA & emploi

Entraîner l'IA chez Mercor : un revenu d'appoint, pas une reconversion

Mercor a réuni plus de 100 000 experts pour entraîner l'IA, payés de 20 à 200 dollars de l'heure. Son PDG y voit un métier d'avenir. Le prix Nobel Daron Acemoglu, non.

Le 4 octobre, 60 Minutes, le magazine d'information de la chaîne américaine CBS, s'est penché sur une peur que partagent près de trois Américains sur quatre, selon l'institut Pew : perdre leur emploi à cause de l'IA. Une partie du reportage se passe chez Mercor, une start-up de San Francisco. Elle paie des médecins ou des producteurs de musique pour qu'ils apprennent leur métier à l'IA. Son PDG y voit un métier d'avenir. Pour les formateurs interrogés, c'est un complément de revenu. C'est aussi ma lecture.

Ce que vend Mercor

Brendan Foody a fondé Mercor avec deux amis de lycée. Leur intuition, à la sortie de ChatGPT il y a quatre ans : pour progresser, l'IA aurait besoin de plus d'informations que ce qui circulait sur Internet. Il dirige l'entreprise et, à 23 ans, il est milliardaire, selon 60 Minutes.

Quand les grandes entreprises d'IA veulent que leurs modèles, comme ChatGPT ou Claude, son concurrent, progressent dans un domaine précis, de la finance à la poésie, elles font appel à Mercor. Un modèle, c'est le programme entraîné qui fait tourner ces assistants. L'entraîner consiste ici à faire évaluer ses réponses par des experts, puis à se servir de leurs corrections pour l'améliorer. Mercor a réuni pour cela plus de 100 000 indépendants et facture à ses clients une commission horaire sur leur travail.

L'équipe de 60 Minutes a rencontré trois de ces experts : une vigneronne, un producteur de musique et une médecin. Sur l'un de ses projets, la médecin apprenait à l'IA « à interpréter correctement des résultats d'analyses de laboratoire ». Le producteur décrit une mission d'écriture de chansons : « Vous pouvez recevoir deux versions différentes d'un même texte. Vous les passez en revue et vous donnez votre avis. »

Mercor grandit vite. « En janvier de l'an dernier, nous étions une vingtaine », raconte Brendan Foody. « Aujourd'hui, nous sommes 400 à San Francisco. » En octobre 2025, TechCrunch, le site américain d'actualité des start-up, la disait valorisée 10 milliards de dollars, avec un peu plus de 30 000 experts. Et son PDG ne compte pas s'arrêter à quelques métiers : « Tout ce que les humains veulent que l'IA sache faire, nous voulons le lui apprendre. »

De 20 à 200 dollars de l'heure, quand le travail arrive

Chez Mercor, un formateur type touche de 20 à 200 dollars de l'heure, selon 60 Minutes. Sur LinkedIn, entraîner l'IA fait partie des catégories d'emploi qui progressent le plus vite aux États-Unis, d'après l'émission.

Les trois experts rencontrés ont pourtant un emploi à plein temps : former l'IA reste pour eux un à-côté. L'équipe de 60 Minutes a interrogé plus d'une douzaine de formateurs, anciens ou actuels. Certains étaient satisfaits. Beaucoup d'autres décrivent un travail qui arrive de façon imprévisible, ou pas du tout. Rien qui remplace, à les entendre, un emploi à plein temps avec ses avantages sociaux.

Brendan Foody ne le conteste pas. « Oui, les horaires sont plus irréguliers. Mais nous sommes très transparents avec eux sur ce point. » Il précise : « Pour l'instant, c'est en général plutôt un travail à temps partiel que les experts viennent chercher. Mais pour les plus performants, nous veillons toujours à ce qu'ils aient du travail. » Seuls les meilleurs ont donc l'assurance d'avoir des heures.

Plus d'emplois dans dix ans ? Acemoglu dit non

Les journalistes de 60 Minutes résument la vision de Brendan Foody d'un mot : une utopie, où l'IA aiderait à guérir le cancer et à lutter contre le changement climatique. Lui parle d'une évolution « naturelle » : le travail ne sera peut-être plus fait de tâches répétitives, mais « il reste tant d'autres choses que les gens pourront faire ». Il affirme même que « les vingt meilleurs économistes américains » diraient tous la même chose : il y aura plus d'emplois dans dix ans qu'aujourd'hui.

Le journaliste a posé la question à l'un d'eux. Daron Acemoglu est professeur au MIT, l'institut de technologie du Massachusetts, et il étudie l'effet des technologies sur le travail. Il a reçu le prix Nobel d'économie 2024 ; avec Simon Johnson, l'un de ses colauréats, il a écrit Pouvoir et progrès, sous-titré « Technologie et prospérité, notre combat millénaire ». Sa réponse : « Non. Non, pas sur notre trajectoire actuelle. Je ne vois pas comment ce serait possible. » La première phase de la révolution industrielle a duré 80 ans, rappelle-t-il. « Aujourd'hui, cela se passe en un ou deux ans, et dans de nombreux secteurs à la fois. »

Le journaliste lui oppose la promesse de Mercor : un étudiant en droit sans emploi pourra toujours monnayer son expertise en entraînant des IA. Acemoglu répond : « S'il y a une chose dont je suis sûr, c'est celle-ci : ce que vous venez de décrire, c'est de la foutaise. » Le nombre de personnes employées à ces postes, explique-t-il, « est faible par rapport au nombre de personnes qui seront remplacées. C'est tout l'objet de l'automatisation ».

Dans le pire des cas, si rien ne change, il voit le chômage tripler aux États-Unis d'ici dix ans. Sans rejeter la technologie, il propose de concevoir des IA qui rendent les humains meilleurs plutôt que superflus, et une fiscalité qui encourage l'embauche. J'abordais ce second point à propos de la France.

Former l'IA paie bien, mais à l'heure et sans garantie de volume. Pour les experts rencontrés par 60 Minutes, c'est un complément de revenu. Pour Daron Acemoglu, ce secteur emploie bien moins de monde que l'automatisation n'en remplacera : il ne peut pas servir de reconversion à grande échelle.

La question de Foody, posée à votre entreprise

La bonne question, c'est pourtant Brendan Foody qui l'a posée : « Si vous devenez plus productif, y a-t-il davantage de demande pour votre expertise dans l'économie ? »

Prenez votre équipe. Si elle traite avec l'IA en trois jours ce qui en demandait cinq, vos clients achèteront-ils davantage ? Si vous refusez déjà des commandes faute de bras, oui : vous grandirez avec la même équipe. Si votre marché est déjà servi, non : vous produirez autant avec moins d'heures, donc avec moins de monde. C'est le scénario d'Acemoglu, à l'échelle d'une entreprise.

Reste l'expertise de vos équipes, celle que Mercor paie à l'heure. Le cabinet d'avocats Vorys, à Columbus, dans l'Ohio, la garde pour lui : avec l'université Stanford, il a créé des doubles IA de ses avocats seniors, entraînés sur leur façon de raisonner. Une associée y soumet son discours d'ouverture devant le jury. Commentaire de son double : la formulation juridique est « trop rigide ».

Acemoglu, lui, termine l'entretien sans fatalisme : « Parce que l'avenir est si incertain, parce qu'il dépend tant de nos choix et de notre capacité d'agir, il est d'autant plus important que nous ayons ce débat. »

Sources : 60 Minutes (CBS News), reportage du 4 octobre 2026 et sa transcription intégrale ; TechCrunch, article du 27 octobre 2025 ; communiqué du prix Nobel d'économie 2024. Citations traduites de l'anglais.

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Questions fréquentes

Que fait la start-up Mercor ?

Elle fournit des experts humains aux entreprises d'IA qui veulent améliorer leurs modèles, comme ChatGPT ou Claude, dans un domaine précis. Mercor a réuni plus de 100 000 indépendants et facture une commission horaire sur leur travail.

Combien gagne un expert qui entraîne l'IA chez Mercor ?

De 20 à 200 dollars de l'heure pour un formateur type, selon 60 Minutes. Mais beaucoup des formateurs interrogés décrivent un travail qui arrive de façon imprévisible, ou pas du tout. Le PDG, Brendan Foody, parle d'un travail plutôt à temps partiel.

Entraîner l'IA peut-il compenser les emplois que l'automatisation supprime ?

Pas selon Daron Acemoglu, prix Nobel d'économie 2024 : ces postes sont peu nombreux face aux emplois qui seront remplacés, et « c'est tout l'objet de l'automatisation ». Dans le pire des cas, si rien ne change, il voit le chômage tripler aux États-Unis d'ici dix ans.