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Eric Schmidt et la France : des bâtisseurs qui manquent de clients

Pour l'ancien patron de Google, la France a le talent mais pas assez de clients. Il compte sur l'IA pour compenser le coût du travail en Europe.

Dans l'entretien que Matthieu Stefani a publié le 4 octobre dans son podcast Génération Do It Yourself (GDIY), Eric Schmidt parle longuement de la France. Schmidt a dirigé Google de 2001 à 2011 et a coécrit, notamment avec Henry Kissinger, l'ancien chef de la diplomatie américaine, Genesis, un essai sur l'avenir de l'IA qu'il recommande dans l'épisode. Enfant, il a vécu en Italie, et il dit avoir toujours aimé l'Europe. Sur la France, il a une formule : « Une façon de comprendre les Français, c'est qu'ils construisent des systèmes d'une qualité rare. Simplement, ils n'ont pas assez de clients. »

Le talent n'est pas en cause

« Dans mes entreprises précédentes, partout en Europe, j'ai sans doute eu cent mille Européens qui travaillaient pour moi, peut-être plus. Ce ne sont pas les gens qui manquent, ni les universités. C'est un problème de système, un problème d'incitations. »

Il voit dans la France un pays qui construit. Il cite les avions de chasse et la pyramide du Louvre, et presse chacun d'aller voir la restauration de Notre-Dame. Il nomme deux acteurs français de l'IA qu'il finance : Mistral AI, la start-up parisienne fondée en 2023, dont il a été l'un des premiers investisseurs, et Kyutai, un laboratoire de recherche à but non lucratif lancé à Paris fin 2023 avec le groupe de télécoms Iliad et l'armateur CMA CGM. « Je veux que la France se remette à construire », dit-il, avant d'ajouter que les Français « devraient être très bons pour construire des robots ».

Pour Schmidt, la France ne manque pas de talents, elle manque de clients. Il voit en Europe un problème d'incitations et de vie politique, et compte sur l'IA pour relancer la croissance.

La peur d'une Europe musée

« J'ai toujours craint que la mentalité européenne et l'organisation de sa vie politique fassent de l'Europe un musée plutôt qu'un leader, ce qui est injuste pour les Européens. » Il juge la gouvernance européenne réfractaire à tout changement, et vise un travers culturel : « Beaucoup d'Européens, si vous me permettez une remarque désagréable, sont coincés dans la paralysie par l'analyse. Ça rend tout le monde fou. Décidez. Essayez. Tout ira bien. »

Son raisonnement économique part d'un constat : l'Europe ne grandit plus. « Dans les démocraties, il vous faut de la croissance, parce que vous ne pouvez rien retirer à ceux qui sont en place. » Il prend la France pour exemple. Survient un besoin nouveau, une guerre, une crise sanitaire : où trouver l'argent ? « Allez prendre l'argent à n'importe quel groupe en France, vous aurez des émeutes, des manifestations. » Avec 3 % de croissance par an, « ce qui n'est pas le cas », il y aurait de quoi financer. Aux États-Unis, ajoute-t-il, « nous réglons ça, franchement, en imprimant de l'argent ».

Remplacer du travail par du capital

Son remède passe par l'IA. « Le coût du travail en Europe est très élevé. Remplacer du travail par du capital, ce qui est en train de se faire, est un bon choix économique. Avec certaines limites. » Il en attend une Europe « bien, bien plus compétitive » à l'échelle mondiale.

Il annonce beaucoup plus d'entreprises, avec beaucoup moins de salariés. Une start-up issue d'OpenAI, la société de ChatGPT, qu'il finance, a calculé qu'il lui faudrait quinze personnes pour piloter ses agents d'IA, des logiciels qui accomplissent des tâches seuls, et pas une de plus. « Cela ne veut pas dire qu'il n'y aura plus d'emplois. C'est faux. Cela veut dire qu'il y aura beaucoup de ces start-up de quinze personnes. »

Il voit même une occasion dans la masse des règles européennes. Une très petite équipe pourrait faire lire à une IA toutes les lois européennes, « et il y en a 500 000 », puis lancer un produit vendu dans toute l'Europe, sans salariés dans chaque pays. Il ne dit pas d'où vient ce chiffre.

L'énergie et le calcul, ailleurs

Aux États-Unis, selon lui, les centres de données, ces bâtiments remplis de serveurs, absorberont environ 11 % de la production d'électricité en 2030, contre 2 à 3 % jusqu'ici, et la plupart seront alimentés par des centrales privées. L'Europe dispose par endroits d'une électricité renouvelable bon marché, mais ses coûts de construction restent élevés. D'où ce constat : « la plupart des entreprises françaises avec lesquelles je travaille finissent par entraîner leurs modèles hors de France, parce que c'est moins cher ». Entraîner un modèle d'IA, c'est le construire en lui faisant traiter d'énormes volumes de données, ce qui exige une grande puissance de calcul.

Il dit avoir suggéré aux Français un partenariat avec les pays du Golfe, et cite l'accord annoncé par Emmanuel Macron avec les Émirats arabes unis. Selon l'Élysée, cet accord-cadre de février 2025 prévoit un campus d'IA d'un gigawatt en France, financé par un consortium franco-émirati. Mistral, qu'il tient pour « l'acteur européen dominant », devra de son côté affronter les modèles chinois, diffusés en open source, donc libres et gratuits à utiliser : « Open source et gratuit, c'est un problème pour les entreprises occidentales. »

Ce que j'en retiens

Schmidt ne parle pas en observateur neutre. Il investit dans Mistral, finance Kyutai, dit travailler dans les centres de données et dirige un fabricant de fusées, Relativity Space, qui relie déjà ses machines à l'IA. Il a tout intérêt à ce que l'Europe adopte l'IA en masse. Cela ne lui donne pas tort, mais incite à lire son remède avec prudence.

Pour une petite entreprise française, je retiens surtout sa remarque sur les petites équipes. Une équipe réduite, outillée d'IA, peut viser des clients dans toute l'Europe, là où il fallait hier des salariés dans chaque pays. C'est précisément ce qui manque à ces systèmes d'une qualité rare : des clients.

Sources — Citations traduites de l'anglais par mes soins, d'après la version originale de l'épisode. Génération Do It Yourself, épisode n° 570, Eric Schmidt - Google, Relativity Space - What will be the next chapter in human history?, 4 octobre 2026 (vidéo) ; Élysée, dîner de travail avec le président des Émirats arabes unis, 6 février 2025 ; SiliconANGLE, premier tour de table de Mistral AI, 13 juin 2023 ; TechCrunch, lancement de Kyutai, 17 novembre 2023 ; Encyclopædia Britannica, notice Eric Schmidt.

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Questions fréquentes

Que pense Eric Schmidt de la France ?

Qu'elle a le talent et une tradition de bâtisseurs, des avions de chasse à la pyramide du Louvre, mais pas assez de clients. Dans le podcast GDIY du 4 octobre 2026, il dit craindre que la vie politique européenne fasse de l'Europe un musée plutôt qu'un leader, et regrette une « paralysie par l'analyse ».

Pourquoi Eric Schmidt juge-t-il utile de remplacer du travail par du capital ?

Parce que le travail coûte très cher en Europe. Il juge que remplacer du travail par du capital, grâce à l'IA, est « un bon choix économique », dans certaines limites. Il en attend une Europe plus compétitive, et affirme que cela créera davantage d'entreprises, plus petites, sans réduire l'emploi.

Où les entreprises françaises d'IA entraînent-elles leurs modèles ?

D'après Eric Schmidt, la plupart de celles avec lesquelles il travaille le font hors de France, parce que c'est moins cher : l'Europe a par endroits une électricité bon marché, mais des coûts de construction élevés. Il dit avoir suggéré un partenariat avec les pays du Golfe.