Décrochage numérique : le retard français n'est pas là où vous croyez
Le Trésor impute la totalité de notre décrochage de productivité au numérique. Hors de ce bloc, la France progresse plus vite que les États-Unis.
Entre 1997 et 2019, la productivité horaire a progressé de 0,6 point par an plus vite aux États-Unis qu'en France. Ce chiffre vient d'une note publiée le 1er septembre 2026 par la Direction générale du Trésor, et il alimente déjà le récit habituel : la France décroche, l'Europe décroche, nous avons raté le numérique.
Sauf que la note dit autre chose. Elle attribue la totalité de ce décrochage à un seul bloc de l'économie — et conclut, textuellement, que « sans le retard observé dans les secteurs liés au numérique, la France n'aurait pas connu de décrochage agrégé de productivité vis-à-vis des États-Unis sur cette période ».
Autrement dit : partout ailleurs, nous faisons jeu égal, voire mieux.
Le chiffre que personne ne reprend : −0,2 point
Le Trésor découpe l'économie en trois blocs et calcule la contribution de chacun à l'écart franco-américain, en moyenne annuelle sur 1997-2019.
- Les secteurs producteurs de technologies numériques — électronique, informatique, télécoms, édition de logiciels — contribuent pour +0,4 point par an en faveur des États-Unis.
- Les secteurs utilisateurs intensifs en numérique — commerce, finance, services aux entreprises — contribuent pour +0,4 point de plus.
- Le reste de l'économie contribue pour −0,2 point. En sens inverse. La France y progresse plus vite que les États-Unis.
Total : 0,8 point de retard sur le numérique, moins 0,2 point d'avance ailleurs, soit les 0,6 point observés. Le déficit français n'est pas diffus, il est localisé.
Une précaution de lecture, car la note contient deux découpages : ce −0,2 point désigne le reste de l'économie hors producteurs et hors utilisateurs intensifs : agroalimentaire, chimie, construction, transport, santé. Ce n'est pas « tout sauf la tech ».
La moitié du problème est un problème d'usage
La moitié de l'écart — 0,4 point sur 0,8 — ne vient pas de ce que la France produit, mais de ce qu'elle utilise.
Les secteurs producteurs de numérique pèsent 6,0 % du PIB français contre 8,3 % du PIB américain en 2024. C'est peu. Les secteurs utilisateurs intensifs, eux, représentent 34,9 % du PIB français : un tiers de l'économie. Le commerce à lui seul contribue pour 0,14 point par an à l'écart, suivi des services administratifs et de soutien.
Nous n'avons pas de Google, c'est entendu. Mais nos commerçants, nos sociétés de services et nos activités financières produisent aussi moins de valeur par heure que leurs homologues américaines. Le premier problème demande une politique industrielle sur trente ans ; le second se joue dans votre entreprise, maintenant.
La question pertinente n'est pas « quel outil d'IA choisir », c'est « est-ce que vos processus courants sont outillés ». Le décrochage français vient pour moitié de secteurs qui se contentent d'utiliser des technologies existantes — et qui les utilisent moins bien.
Le retard est dans les services, pas dans l'usine
L'enquête 2025 de la Banque européenne d'investissement, citée par le Trésor, mesure la part d'entreprises utilisant au moins une technologie numérique avancée : 61 % en France, 77 % dans l'Union européenne, 78 % aux États-Unis.
Le détail sectoriel est plus parlant. Dans les services, la France accuse 37 points de retard sur les États-Unis. Dans la construction, 27 points — 42 % des entreprises françaises contre 69 % des américaines. Mais dans l'industrie manufacturière, la France est en avance de 4 points.
Ce contre-exemple, que la lecture décliniste ignore, mérite d'être posé : nos usines se numérisent correctement. Ce sont nos bureaux, nos agences et nos chantiers qui traînent.
Près d'une PME française sur deux n'a rien commencé
Dans les mêmes données, l'écart d'adoption vaut 12 points pour les PME — 53 % en France contre 65 % — contre 26 points pour les grandes entreprises : 64 % contre 90 %. Si vous dirigez une PME, il serait confortable d'y voir une bonne nouvelle.
Lisez plutôt le premier chiffre à l'envers. Si 53 % des PME françaises utilisent au moins une technologie numérique avancée, 47 % n'en utilisent aucune. Près d'une sur deux. L'écart avec les États-Unis est effectivement plus faible que chez les grands groupes — il l'est parce que le point de comparaison américain est lui aussi médiocre, pas parce que nos PME vont bien.
Le chiffre le plus brutal du document
Il ne porte ni sur la technologie ni sur l'investissement, mais sur la formation. En 2024, 13 % des entreprises françaises ont formé leurs salariés aux outils numériques, contre 22 % en moyenne dans l'Union européenne — et 38 % en Finlande.
C'est le seul écart du rapport sur lequel vous pouvez agir cette semaine, sans budget logiciel. La France compte pourtant autant de spécialistes des technologies de l'information que la moyenne européenne (4,9 % contre 5,0 %) : le problème n'est pas le vivier d'experts, c'est ce que les entreprises transmettent à leurs équipes.
Ce que ce rapport ne dit pas
Une limite décisive, souvent effacée dans les reprises : cette analyse porte sur 1997-2019. Elle décrit l'ère d'internet et des logiciels de gestion, pas celle de l'IA générative — 2020 et 2021 étant exclues pour cause de crise sanitaire.
Affirmer que « l'IA explique notre retard de productivité » serait donc un contresens sur la source. La partie consacrée à l'IA est prospective : le Trésor y assume une fourchette allant de +0,9 % de PIB à dix ans jusqu'à 10 à 15 points — un facteur dix, qui dit surtout que personne ne sait.
Une donnée va d'ailleurs à contre-courant du récit du déclin : entre 2024 et 2025, l'adoption de l'IA a progressé de 8 points en France contre 6 en Europe.
Ce que ce document établit, en revanche, est solide et daté : pendant vingt ans, le retard français s'est joué dans l'usage ordinaire d'outils que tout le monde pouvait acheter. Rien n'indique que ce mécanisme ait changé de nature avec l'IA.
Ce qui a changé, c'est le temps disponible. Le décrochage décrit ici s'est construit sur vingt-deux ans ; l'adoption de l'IA bouge de 8 points en une année. Les indicateurs ne sont pas les mêmes, la comparaison n'a rien de rigoureux — l'ordre de grandeur du rythme, lui, a changé. Un retard qui met vingt ans à se creuser laisse le temps de le voir venir. Celui-là, non.
Sources : « Le numérique, principal facteur du décrochage de la productivité française par rapport aux États-Unis », Trésor-Éco n° 398, Direction générale du Trésor, septembre 2026, par Eloïse Villani, Jean-Baptiste Auger, Alisée Koch et Antoine Koiran Portier. Tous les chiffres cités en proviennent (données EU KLEMS, BEI, Eurostat).
Questions fréquentes
Quelle est la part du numérique dans le décrochage de productivité français ?
Sur 1997-2019, la productivité horaire a progressé de 0,6 point par an plus vite aux États-Unis qu'en France. Les producteurs de technologies numériques y contribuent pour 0,4 point et les utilisateurs intensifs pour 0,4 point, soit 0,8 point. Le reste de l'économie contribue en sens inverse, pour −0,2 point.
La France est-elle en retard sur l'adoption du numérique dans tous les secteurs ?
Non. Selon l'enquête 2025 de la Banque européenne d'investissement, la France accuse 37 points de retard sur les États-Unis dans les services et 27 points dans la construction, mais elle est en avance de 4 points dans l'industrie manufacturière. Le retard est concentré, pas généralisé.
Où en sont les PME françaises sur l'adoption du numérique ?
53 % d'entre elles utilisent au moins une technologie numérique avancée, contre 65 % aux États-Unis. L'écart de 12 points est plus faible que celui des grandes entreprises (26 points), mais le chiffre qui compte est l'autre : 47 % des PME françaises n'en utilisent aucune, soit près d'une sur deux.
Ce rapport prouve-t-il que la France est en retard sur l'IA ?
Non. La décomposition porte sur 1997-2019 : elle décrit l'ère d'internet et des logiciels de gestion, pas celle de l'IA générative, et la partie du rapport consacrée à l'IA est prospective. Entre 2024 et 2025, l'adoption de l'IA a d'ailleurs progressé de 8 points en France contre 6 en Europe.
Sur quoi une TPE peut-elle agir concrètement ?
Sur la formation. En 2024, 13 % des entreprises françaises ont formé leurs salariés aux outils numériques, contre 22 % dans l'Union européenne et 38 % en Finlande. C'est le seul écart du rapport qui ne demande ni budget logiciel ni politique industrielle.