IA, bioterrorisme et cyberattaques : la recette ne suffit pas
Un modèle d'IA pourrait-il aider un amateur à fabriquer un virus, ou à faire tomber Internet ? À Sciences Po, Yann LeCun oppose aux scénarios catastrophes les verrous bien réels du monde physique.
Deux peurs reviennent dès qu'il est question des dangers de l'intelligence artificielle. Un individu isolé qui obtiendrait d'un modèle la marche à suivre pour fabriquer un virus capable de décimer l'humanité. Et des programmes qui, maîtrisant le code mieux qu'aucun humain, monteraient des réseaux d'ordinateurs pirates assez puissants pour faire tomber des pans entiers d'Internet.
Ces alertes ne viennent pas de nulle part. Dario Amodei, patron du laboratoire américain Anthropic, a demandé au Conseil de sécurité de l'ONU de bannir l'usage de l'IA pour concevoir des armes biologiques, après avoir prévenu le Sénat américain que la technologie pourrait élargir le cercle des personnes techniquement capables de mener une telle attaque. Yoshua Bengio, prix Turing 2018 — la plus haute distinction en informatique — et président du rapport international sur la sûreté de l'IA, range cyberattaques et armes biologiques parmi les risques majeurs.
En septembre 2026, lors d'une grande conférence à Sciences Po, Yann LeCun a pris le contre-pied. LeCun a reçu le même prix Turing en 2018, aux côtés de Bengio et de Geoffrey Hinton ; il a fondé le laboratoire d'IA de Meta, puis lancé sa propre startup, AMI, pour Advanced Machine Intelligence. Sa thèse tient en une phrase : connaître la recette n'a jamais permis de cuisiner le plat.
Fabriquer un virus : la séquence est connue, pas les moyens
Le premier scénario suppose que l'information est le verrou. Elle ne l'est pas. La séquence génétique de nombreux virus dangereux est déjà publiée, accessible à qui sait la chercher. Un modèle d'IA qui la restituerait n'ajouterait donc rien de décisif : ce savoir circule depuis des années sans qu'une pandémie artificielle en soit sortie.
Le vrai obstacle est physique. Passer d'une séquence sur un écran à un agent pathogène capable de se propager suppose des machines de biologie de pointe dont il existe très peu d'exemplaires dans le monde, toutes sous contrôle. En réunir dans son coin, sans se faire repérer, n'est pas possible.
Reste le facteur humain. LeCun rapporte la réaction des biologistes à qui ce scénario est soumis : monter une telle opération demanderait une équipe d'une cinquantaine de spécialistes triés sur le volet, formés jusqu'au doctorat. Impossible à réunir et à faire travailler en secret, « dans une caverne en Afghanistan », lâche-t-il. Et ces spécialistes ont bien mieux à faire de leur carrière que de concevoir un virus qui les tuerait eux aussi. L'IA rend la connaissance plus accessible ; elle ne fabrique ni le laboratoire, ni l'équipe, ni le mobile.
Cyberattaques : l'avantage reste à la défense
Le second scénario imagine des réseaux d'ordinateurs pirates si puissants qu'aucune protection n'y résisterait — l'hypothèse qu'Amodei a posée dans un billet, et qu'un étudiant a soumise à LeCun ce soir-là. Il y voit « un bon scénario de film à James Bond », pas une menace réelle. Ceux qui protègent les infrastructures critiques disposent de technologies et de compétences supérieures à celles des attaquants. Ce déséquilibre existe avant l'IA, et il ne s'efface pas avec elle.
Car l'IA sert les deux camps. Les mêmes capacités qui aident un attaquant à écrire du code malveillant servent aux équipes de sécurité à repérer une intrusion, corriger une faille, filtrer un flux suspect. Pour LeCun, l'avantage penche même très clairement du côté de la défense. Rien de qualitativement nouveau, au fond : face à l'hameçonnage et aux virus classiques, connus depuis les débuts de l'e-mail, le rapport de forces tient — les attaques se sophistiquent, les défenses aussi.
La bonne question n'est pas « l'IA rend-elle ces attaques possibles ? » mais « qu'est-ce qui a vraiment changé ? ». Pour le bioterrorisme, les verrous décisifs sont matériels et humains, pas informationnels — et l'IA n'y touche pas. Pour le cyber, elle renforce autant ceux qui défendent que ceux qui attaquent.
Ce que ça change pour une TPE
Ce débat entre chercheurs peut sembler loin d'une petite entreprise. Il éclaire pourtant une confusion utile à lever. La menace réelle, pour un dirigeant, tient dans l'hameçonnage banal, que l'IA rend plus crédible et moins cher à produire à grande échelle. Un faux e-mail du comptable, une facture maquillée, un message qui imite votre banque — voilà ce qui vide un compte, pas un virus de laboratoire.
La réponse tient dans les gestes que la même IA rend plus accessibles : une double authentification partout, un filtre anti-hameçonnage à jour, une sauvegarde que vous testez vraiment, une équipe formée à douter d'un message trop pressant. Aucune de ces mesures n'est spectaculaire. Toutes pèsent plus lourd, au quotidien, que la peur d'une apocalypse pilotée par une machine.
Deux thèses, un même terrain d'accord
LeCun ne prétend pas que le risque est nul. Il déplace le regard : de l'information vers les moyens, du fantasme vers les contraintes. Amodei et Bengio, eux, alertent sur une capacité qui progresse vite et pourrait, demain, abaisser certaines de ces barrières. Les deux camps parlent en réalité du même point — où se situe le verrou — et divergent sur sa solidité dans le temps.
Pour un dirigeant, la leçon est immédiate. Distinguer la menace lointaine, débattue par les experts, de la menace présente, qui frappe déjà les boîtes mail. La première demande de la vigilance collective et de la régulation. La seconde demande, dès aujourd'hui, quelques réflexes que vous maîtrisez déjà.
Sources : Yann Le Cun, « Où va l'intelligence artificielle ? », grande conférence de Sciences Po (septembre 2026) — arguments sur le bioterrorisme et les cyberattaques en réponse aux questions de la salle ; Dario Amodei, audition devant le Sénat américain et intervention au Conseil de sécurité de l'ONU sur les armes biologiques ; International AI Safety Report, présidé par Yoshua Bengio.
Publicité — lien affilié. En tant que Partenaire Amazon, je perçois une commission sur les achats remplissant les conditions requises, sans surcoût pour vous. Le livre cité : Quand la machine apprend, de Yann Le Cun (Odile Jacob), où il expose sa vision de l'apprentissage des machines.
Questions fréquentes
Un modèle d'IA peut-il vraiment aider à fabriquer un virus dangereux ?
Connaître la séquence d'un virus ne suffit pas : elle est souvent déjà publique. Le verrou est physique et humain. Le synthétiser puis le disséminer suppose des machines de biologie de pointe très rares et sous contrôle, et une équipe d'une cinquantaine de spécialistes de niveau doctorat. Impossible à réunir en secret, souligne Yann LeCun.
L'IA donne-t-elle l'avantage aux cyberattaques ?
Selon Yann LeCun, l'avantage penche très clairement du côté de la défense. Ceux qui protègent les infrastructures critiques disposent de technologies et de compétences supérieures à celles des attaquants. L'IA arme les deux camps à la fois, sans bouleverser l'équilibre face aux menaces connues comme l'hameçonnage ou les virus classiques.
Qui défend la thèse du risque catastrophique de l'IA ?
Des figures comme Dario Amodei, patron d'Anthropic, et Yoshua Bengio, prix Turing, alertent sur une IA qui pourrait faciliter armes biologiques et cyberattaques. Amodei a saisi le Sénat américain puis le Conseil de sécurité de l'ONU. Yann LeCun, lui, juge ces scénarios très exagérés en l'état actuel des connaissances.
Quelle est la vraie menace numérique pour une TPE ?
Pas le scénario de science-fiction, mais l'hameçonnage banal, que l'IA rend plus crédible et moins cher à produire en masse : faux e-mail d'un fournisseur, facture maquillée, message imitant votre banque. Les parades sont connues : double authentification, filtre anti-hameçonnage à jour, sauvegardes testées, équipe formée au doute.